18.04.2012
A propos de Théorapie
« Trésor médicinal que ton grand jour,
Car en toi le Remède de vie s'est levé sur les blessés. »
saint Ephrem le Syrien
(Le commentaire s'est perdu... et ce n'est pas très grave, disons qu'un sinistre commentatueur avait cru bon, avec toute la fatuité qu'exige sa fonction, d'épingler ce texte (http://lalliteraire.hautetfort.com/archive/2011/11/24/la-... ) - avec le travail et le vécu qu'il contient et supporte- et de dévoiler sa singulière fausseté en trois lignes tout au plus...Merci donc aux fats et empressés commentatueurs ! Ils ne sont que pré-textes!)
*
J'avais décidé de publier l'extrait du texte du Père Jean Romanidès (ci-dessous), à mon avis essentiel à méditer dans son intégralité, pour tendre un miroir (qui inverse), à la note publiée précédemment, dans laquelle je souhaitais mettre en perspective toute la différence entre la cure réelle de notre psyché, son dépassement même auquel invite la tradition chrétienne bien comprise à la suite des Pères du désert et des Pères grecs, et l'actuelle, quoique déjà très ancienne, obsession de la « santé » et du culte du « bien-être ». Il semble que ce fut, peut-être une erreur ! Tant pis, parfois celles-ci provoquent plus de bien que de mal !
Toutefois, bien que ce ne soit pas tant, semble-t-il, l'idée de thérapie qui a dérangé que celle de cessation de la prière, j'y reviens tant il me semble curieux que cela soit si mal interprété.
« Ce n'est pas un messager, ni un ange, mais le Seigneur lui-même qui les a guéris. », c'est ce que nous dit Isaïe (LXIII, 9).
« Le Seigneur a envoyé son Verbe et les a guéris. », c'est ce que nous dit le psalmiste.
« ... ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri, mais c'est ce qui a été uni à Dieu qui est sauvé. », ce que nous dit saint Grégoire de Nazianze.
« L'âme est tripartite, formée de trois forces : rationnelle, irascible et concupiscible. Elle est malade dans ses trois parties, et le Christ, venu pour la guérir a commencé par soigner la dernière, c'est-à-dire la partie concupiscible, parce que le désir non satisfait enflamme la colère et, quand l'âme souffre dans sa partie irascible et concupiscible, la pensée (dianoia) ne peut plus fonctionner sainement. », ce que nous dit saint Grégoire Palamas (1)
Et, le Christ, notre Sauveur, qu'accomplit-il durant sa vie terrestre ? Quelles sont donc Ses Actions très précieuses ? Ne guérit-Il pas ? La métanoïa qu'Il fait s'accomplir en ceux qui Le croient et qui croient en Sa Parole de Vérité, n'est-elle pas le passage de la maladie à la santé ? Oui, Il est Sauveur, Soter, le salut et la santé ! Lorsque les mot ont encore un sens, c'est-à-dire quand ils sont orientés (« L'Orient nous visitera d'en haut. » Luc, I, 78), qu'ils ont un sens, une direction et qu'il ne manquent pas la cible, ce qui est l'étymologie du mot péché (amartia, manquer la cible)!
Les Pères ont constamment identifié le péché à une terrible maladie héréditaire, le Christ au médecin (pharmacos), « médecin de nos âmes et de nos corps » ... ! Foi, sacrements, dogmes, prières aux traitements et instruments thérapeutiques.
« ... le très sage et tout harmonieux Logos de Dieu, ayant proposé toutes sortes de remèdes aux âmes des hommes, exposés à toutes sortes de maux, a pris en main son instrument de musique, la création de sa sagesse, l'homme, et a fait résonner grâce à lui des odes et des épodes aux oreilles des êtres raisonnables ... », c'est Eusèbe de Césarée qui nous le dit.
Pour finir avec cette interprétation (qui n'est pas exclusive, le christianisme étant inclusif, conciliaire !), il faudrait citer, aussi en entier sans doute, les écrits multiples sur le Sacrement de la confession tel qu'il fut et est compris, aujourd'hui encore, par l'Orthodoxie ! Je ne prendrais appui ici que sur ce conseil de saint Basile le Grand : "Dévoiler les péchés tombe sous la même loi que la déclaration des infirmités du corps (les maladies)."
*
Arrivé à ce point, je serais bref sur cette délicate question de la cessation de la prière. Simplement, face à l'argument « si cela est réservé à quelques uns n'en parlons pas » je voudrais, encore une fois jouer le maximalisme et demander si il faut dans ce cas parler de l'Himalaya, de l'Everest, du Kilimanjaro ? Et faut-il cesser de parler de la Beauté puisqu'elle semble si inaccessible ? Cesser de parler de la santé à un malade ? Faut-il donc retirer du champ du réel tout ce qui ne sera jamais atteignable que par un petit nombre ? Sans doute est-ce là le faîte, l'acmé insurpassable de la vie chrétienne ! “l'hésychia” !
Les saints Pères, les saints moines, et parmi les plus notables, disaient eux mêmes qu'il n'existait sans doute qu'un seul être par génération capable d'entrer dans cet espace insondable et indicible ! Ne tendaient-ils pas tous vers ce but, pourtant ?
Pour approcher, ô de si loin, ce Mystère des Mystères, il faut se reporter au beau (mais long) texte de saint Isaac le Syrien, qu'il résume de lui-même ainsi : “Tout ce qui est prière cesse et l'âme prie en dehors de toute prière.”
Et, plus proche de nous, cet extrait d'un dialogue entre deux ascètes athonites : « Quand, par la prière, la grâce du Saint-Esprit est venue dans l'homme, la prière cesse. Car l'intelligence est tout entière dominée par la grâce... » (rapporté dans La Vie de notre saint père Maxime le Capsocalyvite par Théophane de Vatopédi – et pour contrer par avance les éventuelles remarques sur la légitimité de ce texte, signalons que la Philocalie grecque l'insère dans sa conclusion!)
Quant à l'argument de la prière christique, je suis vraiment fort navré de ne pouvoir en dire plus que l'Intéressé lui-même, étant fort loin, faut-il vraiment le préciser, de l'état décrit par l'admirable Isaac !
« En ce jour vous demanderez en mon nom, et je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous;
car le Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. » (Jean, XVI, 26-27)
*
(1) Je ne sache pas que René Girard ait jamais utilisé ces textes pour étayer encore sa théorie du « désir mimétique », ni même que quelque théologien de ces temps derniers ce soit soucié de le faire... Ce qui, à mon sens, en dit long sur l' état actuel de ces domaines...
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La cure christique du coeur (1)
« Le propos premier de la foi, de la théologie et du dogme à propos de Christ et de Sa relation au Père et au Saint Esprit est de conduire l'humanité à :
-
la purification et l'illumination du coeur, i-e, la thérapie du centre de la personne humaine,
-
la glorification (theosis), qui est la perfection de la personne, dans la vision de la gloire incréée et du règne (basileia) de Christ dans et parmi Ses saints, les membres de Son Corps, l'Église.
La foi, la prière, la théologie et le dogme sont les méthodes thérapeutiques sur la voie de l'illumination à la perfection qui, une fois atteinte, abolit foi, prière, théologie et dogme, puisque leur but final est leur abolition dans la glorification et l'amour désintéressé. »
« Les Pères ont toujours refusé les spéculations abstraites sur Dieu, sur Sa relation à la Création, et ont toujours insisté sur l'approche empirique de l'union à Dieu par la purification et l'illumination du coeur. C'est dans ce contexte que leurs termes praxis (action, acte) et theoria (vision) doivent être compris. Il ne s'agit pas de la distinction médiévale de l'Occident entre vie active et vie contemplative. Praxis, c'est la purification du coeur et theoria, la vision de la gloire que le coeur possède déjà par la foi intérieure de l'illumination ou glorification ou theosis. Theosis c'est la vision de la gloire de Dieu en Christ. Theosis n'est pas l'illumination ni simplement la participation à la Sainte Eucharistie comme le croient certains orthodoxes aujourd'hui.
Ces distinctions présupposent le fait que le coeur, et non l'intellect, est le centre de la spiritualité, l'endroit où se trouve formé le théologien; et aussi le fait que, généralement le coeur ne fonctionne pas correctement. »
« Afin que cette thérapie soit vue dans sa perspective propre en relation avec le monde, au sens large, il faudrait montrer que, si le judaïsme prophétique et son successeur, le christianisme, étaient apparus au XX e siècle, ils auraient peut-être été classé non parmi les religions mais parmi les sciences médicales telle que la psychiatrie mais avec un plus grand impact sur la société au vue de leurs réussites dans la guérison, à des degrés divers, de la maladie qui consiste en un fonctionnement partiel de la personnalité humaine. En aucun cas ils n'auraient pu être confondu avec les religions qui, par divers pratiques et croyances magiques promettent l'évasion d'un monde matériel allégé du poids du mal ou d'un monde d'illusions vers un monde de sécurité et de joie. »
« Une autre façon de regarder cela c'est de se concentrer un peu plus sur les implications de la compréhension biblique et patristique du paradis et de l'enfer. Dieu Lui-même est, en même temps paradis et enfer, pardon et punition. Tout être humain a été créé pour voir, sans interruption, Dieu dans la gloire incréée de Christ. Que Dieu soit, pour chaque homme, ou le paradis ou l'enfer, pardon ou punition dépend de la réponse de l'homme à l'amour de Dieu en Christ et de son acceptation de la prescription pour transformer son amour égoiste et ego-centré en l'Amour-Dieu. »
Père Jean Romanidès, extraits de l'allocution « Jesus Christ – The Life of the world », février 1982.
Disponible sur www.romanity.org
Traduction : T. Joliff-Maïkov
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Charité mal ordonnée
Certains conseils sont pires que des provocations. Ils soulignent tant l'incompréhension flagrante que l'ignorance parée de vertu.
« Avare est non celui qui a de l'argent, mais celui qui en désire. »
Evagre le Pontique
Ainsi, me conseilla-t-on, de cesser de lire Evagre et d'autres écrivains de grande valeur pour « retourner » aux Evangiles. Et ce afin de trouver, d'après le conseilleur, « la charité ». Ce conseil, certainement sincère, prouve toutefois une incompréhension, largement partagée, une véritable hypnose du social, la foi, non en Dieu Trine mais en la « religion universelle du bonheur », cette gnose au nom menteur qui sème la désolation et la souffrance que ses options soient socio-humanitaires ou libéralo-capitalistes. Ce littéralisme est glaçant d'effroi quand il mène à affirmer que le « Christ est mort pour les pauvres, les opprimés, les miséreux... ». Cette vision exclusive, colle, toutefois, parfaitement avec l'abus de langage. Car le Christ n'est mort pour personne s'Il n'est pas Ressuscité ! Et Il est mort ET Ressuscité pour tous, pour tous les pécheurs, pauvres ou riches ! La pauvreté, comme toute autre condition matérielle, n'est pas un gage de salut. Bien sûr il sera difficile à un riche d'entrer dans le Royaume, je ne l'oublie pas. Mais, la racine du mal est l'orgueil, et tout comme certains pensaient que les richesses sont une preuve de la bénédiction divine, d'autres pensèrent que la pauvreté en était une autre... Idolâtrer sa condition matérielle quelque qu'elle soit est une aberration. Croire que la bienfaisance humanitarienne est la charité en est une autre ! L'aumône transformée en système idéologique, la solidarité obligatoire ayant « force de loi » est, sans aucun doute, la pire des parodies, fondement de la religion de « l'homme fait dieu » ! Léon Bloy l'a formidablement et puissamment exprimé, l'aumône du bourgeois transperce la main qui la reçoit et brûle le cosmos entier. L'aumône, le don, peut être une autre manière d'acheter, mais là on déplace le capitalisme dans le domaine du « spirituel »... On peut faire l'aumône sans être charitable et l'aumône charitable peut parfois tenir mieux dans une parole que dans une pièce de monnaie ou un plan Marshall contre « la pauvreté » !
L'objet n'est pas ici de donner une leçon, pas plus que de justifier une attitude ou une autre. Une fois de plus, il faut simplement, humblement, jeter un peu de lumière sur les impasses et illusions contemporaines...
Il ne s'agit pas de « dénoncer » tous ceux et celles qui pratiquent la bienfaisance qui, souvent sans le savoir ni le vouloir expressément, font grâce au Seigneur dans l'un de « ses plus petits ».
Sans le savoir, sans doute est-ce là le meilleur. Mais, au chrétien, à qui « il a été donné beaucoup » et à qui il sera, donc, « demandé beaucoup » ? celui-ci ne doit-il pas savoir que le Christ n'est pas venu pour instaurer un « ordre social plus juste », que renvoyer à une lecture littérale des Evangiles pour les placer l'instant d'après sous la bannière d'une quelconque organisation politique n'a rien à voir avec la voie chrétienne, que le « sacrement du frère » n'est pas le « caritatif » à l'échelle mondiale, que le Christ nous révèle notre « prochain » quand l'utopisme est l'inquiétude du lointain. Et ne doit-il pas savoir que le discernement spirituel qui permet de discriminer entre l'orgueil hypocrite et la douceur évangélique est inséparable de la gnose, de la connaissance rétablie sans péché ? Or, ceci, si nous ne l'avons pas expérimenté en nous-mêmes nous devons en apprendre les rudiments chez ceux-là qui le vivent, en qui ceci est incarné, les saints, les glorifiés dans le Seigneur !
La charité, dont saint Paul parla si parfaitement, cette agapè qui veut dire « amour », qui est le nom de Dieu, c'est le port que nous devons gagner, l'âme est notre barque, la foi son gouvernail, l'espérance sa voile, le vent qui nous y pousse est l'Esprit Saint...
Pratiquer l'aumône, la charité « active », oui, comment s'y opposer. Mais, précisément, opposer la gnose et la charité c'est s'opposer à la voie et à la vie chrétienne, c'est refuser de comprendre que cette « connaissance » seule amène à l'agapè, c'est-à-dire à la transfiguration de l'âme pécheresse en une « âme divine », en l'amour-Dieu qui est, au-delà des critères restrictifs du monde soumis au péché, précisément, le seul et le plus actif !
Celui qui veut connaître son Aimé, ne pas simplement lui être soumis, mais le connaître pour ne faire plus qu'un-dans-la-diversité avec Lui, ce n'est pas lui l'orgueilleux.
Origène, au lieu du gnostikè de Clément d'Alexandrie, utilisait le mot teleioi, qu'on traduit généralement par « parfaits ». Il s'agit bien de ceux qui sont arrivés au but (telos), à l'établissement, à la demeure stable, bâtie sur le roc, sur la pierre que les bâtisseurs, ceux qui croient savoir par leur certitude de la matière, ont rejeté.
L'orgueilleux c'est celui qui veut accomplir lui-même, par des moyens seulement humains (qui, au final, seront inhumain) la justice et la charité, le « bien obligatoire », oubliant que c'est parvenu au « but » seulement, comme teleioi, ou gnostikè, que devient réelle, brulante et efficiente la charité, l'agapè. C'est l'oubli de ce que l'amour ne se décrète pas !
« L'amour n'est pas un nom, c'est la substance divine. »
saint Syméon le Nouveau Théologien
Pour saint Jean Cassien, l'amour n'est pas seulement une « chose de Dieu » c'est « l'être » même de Dieu.
« La connaissance de la vérité procède immédiatement de la stabilité de l'homme dans l'amour. C'est pourquoi la connaissance réelle et plénière de la vérité n'est accessible que par la divinisation de l'homme, c'est-à-dire par l'acquisition de l'amour, qui est le principe et la vie de la divinité. »
Père Justin Popovitch
« Celui qui est parvenu à la charité est enchaîné et enivré; il est immergé dans un autre monde dont il est captif, comme s'il n'avait pas le sentiment de sa propre nature. »
saint Macaire d'Egypte
L'amour qu'est Dieu n'a rien à voir avec les diverses interprétations humaines -baba-cool, scout, bourgeoise ou même porno-sadienne ou libertine (simple divergences bourgeoises)... Toutefois, avec la passion oui...
L'agapé est un eros intense disait saint Grégoire.
A tous ceux qui ricanent et pensent que oui, c'est un désir fou, mais sans sexe, il faudrait pouvoir « montrer » que ce que le désir sexuel passionné peut faire éprouver à son acmé n'est, en réalité, qu'un très faible écho symbolique de l'agapé divine. Les pamoisons mystiques de certaines moniales d'occident, dont on a pu, à tort ou à raison, évoquer le caractère équivoque n'en sont que d'autres symboles, plus dégradés encore. (En outre perpétuation de cet écart -que les oecuménistes voudraient combler artificiellement- entre néo-platonisme occidental extatique et antisomatique et théorie patristique orthodoxe). Plus dégradés oui, si nous nous référons à cela qui advient au sommet de la vie spirituelle des saints orthodoxes, à savoir l'apatheia. Pris en mauvaise part par la lexicographie moderne le terme ne recouvre rien pourtant de ce qui, c'est aisé à comprendre, pourrait heurter la sensibilité du charitable contemporain. L'apatheia n'est pas la mort de la partie passionnée de l'âme (rien de l'homme ne doit mourir), mais un retournement de ce qu'il y a de plus mauvais en l'homme en meilleur, en une énergie tendue vers le divin.
Il s'agit aussi de ne pas penser pouvoir devant Lui, s'abriter derrière les mots quand bien même, en un certain stade ce ne sont qu'eux qui nous guident vers Lui. Mais pensons plutôt à ce que nous en faisons, ainsi de ce mot « charité » (caritas, qui servit à traduire l'agapé patristique), merveille qui s'adjoignait « naturellement » le mot charis (grâce)... Qu'en avons-nous fait ? Selon Mère Anastasie, dans sa magnifique préface à sa traduction de la version slavonne du Psautier de la Septante, le terme s'est déssémantisé. C'est une bonté toute monastique qui l'a gardé en écrivant « il s'est »...
Comme est prise en mauvaise part « positivée », la charité elle-même. Ainsi est-il réellement « charitable » de lire, de scruter, d'analyser et de critiquer (c'est-à-dire discriminer) les philosophies modernes... La foi est question de liberté non d'autorité (d'auteurs). Le Christ dit souvent : « celui-ci sera sauvé »... Il s'agit alors de libérer la personne authentique. Le moine peut, lui, tout laisser, il a autour de lui une communauté de personnes et certains sont « libérées », et puis il a pour lui toute cette accumulation d'énergie spirituelle vivifiante, toute l'expérience de ses devanciers. Nous dans le monde tel qu'il va, nous devons, devant la Face de Christ, penser le monde pour faire, personnellement, d'une manière unique, pénétrer en lui les énergies reçues en nous...
Comme le soulignait Ortega y Gasset le passé philosophique n'est pas un « fil tendu horizontalement à travers le temps » mais bel et bien un axe vertical qui agit toujours dans le présent.
Avec une infinie humilité, il est donc urgent de lire et de se pénétrer de la sainte doctrine des Pères et d'imiter leur démarche... à savoir pénétrer le langage philosophique de l'époque pour le retourner, l'irriguer, le démonter...
La charité est aussi au bout de ce chemin d'humilité...
21:35 Publié dans Orthodoxie du coeur, Poïémique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poïémique, charité, charis, coeur, argent, aumône, christ, orthodoxie, evagre le pontique, léon bloy, origène, clément d'alexandrie |
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Corps-machines
« Ce monde n'a donc eu que notre chair pour parler. » (V. Novarina)
*
« L'homme est une machine douée pour les choses banales, d'une bien plus grande faculté d'automatisme qu'il ne le croit. »
(Raymond Abellio)
*
Les machines ne sont pensées qu'à partir de l'homme, à partir de la partie "machinique animale" de l'homme, à partir d'une "vision" de l'homme réduit à cette part :
« Nous sommes aujourd'hui dans le règne non pas exactement de l'intelligence, mais de l'intelligence-outil. » ( Armand Robin)
*
« L'homme-machine » : le terme n'est pas fortuit de la part du philosophe des « Lumières », c'est-à-dire de l'esprit scientifique devenue philosophie (idéologie). »
(Père Serge Boulgakov, Philosophie de l'économie)
*
« Nous adoptons le style de vie de nos esclaves techniques. » (Virgil Gheorghiu, La 25e Heure)
Corpus-mechané – corps-choses corps-vides
Les machines (latin, machina, du grec mèchanè) sont des pièges. Elles sont conçus à l'image et à la ressemblance de l'homme (latin, masculus). De l'homme déchu. De l'homme-corps. De l'homoncule, de cette dissemblance d'homme qu'est l'humain « naturel » d'après la chute.
Du machisme (espagnol, macho, du latin, masculus) au machinisme il n'y a qu'un pas. Le machisme c'est la mort, la « mise à mort » (le féminisme n'en étant que la contre-partie, l'opposition contre-effectuée...). La mort n'est que l'inversion du projet final de Dieu pour l'homme, la déification !
« Ton corps d'homme à la blancheur d'hostie
est pour les hommes l'évangile. »
(Miguel de Unamuno, Le Christ de Velazquez)
Cette option, la possibilité même de cette vision du corps-autonome, du corps comme processus auto-non-géré provient d'une longue, longue dérive théologico-philosophique. Elle remonte même bien plus loin, ou, plutôt, bien plus « haut ».
Dans l'un des exercices de Métaphysique Critique de la première occurrence de TIQQUN, intitulé Hommes-machines, mode d'emploi, l'origine de cette option historique, de cette contrainte politico-théologique, est évoquée :
« Si Adam n'avait pas péché le Tiqqun, la Réunification, se serait accompli; toute choses eût repris sa place et l'univers eût été sauvé. Et pourtant cette chute dans la confusion du bien et du mal, qui devaient rester séparés, et ce déchirement en des séparations artificielles de ce qui devait demeurer uni, ne nous condamnent pas à un exil définitif et à une irréversible impuissance. L'enfer où nous sommes tombés est notre errance, et le désert que nous traversons aujourd'hui, c'est l'histoire; en un certain sens, « non seulement nous sommes maîtres de notre destin, et au fond responsables de la poursuite de l'exil, mais nous remplissons aussi une mission qui a des finalités plus lointaines » (G.Scholem). [...] La Kabbale dit que l'homme tombe dans l'isolement lorsqu'il veut se mettre à la place de Dieu, en d'autres termes lorsqu'il prétend que la liberté doit lui servir et que ce n'est pas à lui de servir la liberté. »
L'origine est évoquée. Mais elle est aussitôt happée et infusée dans les brumes de la dérive :
« A mi-chemin entre transcendance et immanence, la Shekhina se tient à la fenêtre qui s'ouvre sur notre propre néant, sur notre propre liberté. Ce langage au moyen duquel l'homme mystique, l'homme qui était plus haut que les anges, rentre dans son vêtement terrestre, se réconcilie avec son corps, c'est un langage qui raconte l'individu, qui le fait se redécouvrir lui-même, qui l'ouvre à la reconnaissance des autres. Certes un tel langage est différent pour chacun, mais il est compréhensible pour ceux qui suivent le même chemin, c'est-à-dire, « dès lors que chaque individu à une tâche particulière dans la lutte pour la réalisation du Tiqqun, selon le degré et l'état propre de son âme (G. Scholem). Marx disait en substance la même chose, mais avec plus de précision : « C'est seulement quand l'homme réel individuel a repris en soi le citoyen abstrait [...] quand l'homme a reconnu et organisé ses propres forces en forces sociales et donc ne sépare plus de soi la force sociale sous la forme de la force politique, c'est alors seulement que s'achève l'émancipation humaine » (Marx, La Question juive). »
Sous le masque de la fausse compréhension spirituelle (qui n'est, en outre, que religieuse, confusion révélatrice) c'est immédiatement la démonie du social qui reparaît (1). Idolâtrie et hypnose en syncope.
Par une particularité excessivement moderne, quoi qu'on s'en défende, on essai de surmonter, de transcender des critères que l'on juge dépassés, obsolètes et l'on considère qu'il est beaucoup plus radical (plus seyant, en réalité) de remonter « plus haut » (à ce que l'on croit) :
« La Shekhina, si intime qu'elle soit avec la sphère céleste, se tient amoureusement auprès de tous les hommes, comme elle l'était auprès d'Israël partout où il était en exil; et de même, « lorsque deux hommes sont assis à interpréter les paroles de la Torah, la Shekhina se trouve parmi eux » (J. Abelson), puisqu'il n'y a pas de lieux où la Shekhina ne soit pas, où elle ne souffre pas la même douleur que l'homme, « pas même dans le buisson ardent » (Exode rabba sur Exode 2, 5). « Lorsque l'homme endure des souffrances, que dit la Shekhina ? « Ma main me fait mal; ma tête me fait mal » (G. Scholem). »
L'Occident est bien malade, et le monde le suit comme son ombre. L'Occident est bien malade, de ses choix, de ses déviations multiples et ramifiées, multiples et dont chaque division entraîne des divisions intensifiées et autant d'inversions de ses inversions. L'Occident est bien malade et les pharmacopées qu'on lui choisies sont pires que le mal.
Le Tiqqun ? Il est.
Le Tiqqun est réalisé. Le Seigneur de Gloire Lui-même l'a réalisé... Lui-même. La cure, la voie de guérison est connue. Mais ce « groupe » contestataire rejoint finalement « ce monde » dans sa tentative (nouvelle pense-t-il alors qu'elle est vieille comme « ce monde ») de justifier à nouveau une forme de violence et de vengeance sacrée, de désigner un « bouc émissaire », d'élaborer de nouveau stratagème pour camoufler l'essence véridique de toute société humaine...
*
« Là où deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d'eux ... »
Le langage qui fera/fait que l'homme-Adam se réconcilie avec son corps c'est le langage eucharistique... et, en aucun cas, il ne concerne des individus. Dans la primitive Eglise, telle que décrite par Paul, les idiotès, sont les « individus privés », tous ceux qui n'ont pas encore été illuminé, tous ceux dont le coeur n'est pas purifié, qui ne sont pas des glorifiés et qui, pour cette raison n'entendent pas la prière perpétuelle « dites » dans le coeur par les prophètes de l'Église, i.e les glorifiés. Ainsi, il est vrai que les « réconciliés » qui peuvent parler chacun un langage particulier peuvent aussi, sinon se comprendre, du moins « s'entendre »...
« La découverte de la dimension personnelle de la corporéité de la création est l'apanage de la conscience individuelle. Mais il existe inversement un mouvement trinitaire de la conscience collective, c'est-à-dire une structure trinitaire de la corporéité collective. On la retrouve au niveau de la société et de la nation, de l'Église locale ou de l'Église universelle. Cette « ek-stase » trinitaire du moi est peut-être ce qu'il y a de plus difficile à admettre pour la logique rationnelle moderne. Car la possibilité d'un moi hors de soi ne trouve son fondement que dans la révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il n'y a pas d'un côté le Dieu absolu et de l'autre l'homme en soi. Il y a l'amour entre l'homme et Dieu qui fait dire à Paul que ce n'est plus moi qui vis mais Lui qui vit en moi. Cela signifie qu'il n'y a pas d'un côté le cogito et de l'autre le contrat social. Il y a le qui de la communauté des hommes qui cherche son expression corporelle, personnelle et trinitaire dans le quoi de la chose publique et de l'espace communicationnel. » (A. Arjakovsky, Essai sur le Père Serge Boulgakov)
Stratégie et machine de guerre salvatrice
Ignace d'Antioche utilisera le terme mèchanè pour désigner quoi : la croix du Christ !
Dans le domaine militaire de l'antiquité mèchanè désignait en premier lieu les « machines de guerre », celles qui permettaient d'assaillir ou de piéger l'ennemi. L'Ennemi qui a piégé les âmes et les corps par la ruse est vaincu par une « machine de guerre », un piège divin... Et, logique paradoxale de l'inversion, ce qui est machine pour le propagateur du piège viral est, pour les malades, l'onguent et la cure...
L'Ennemi a utilisé le langage pour piéger. Avançant masqué, il camouflait son nom, Satan, « le faux accusateur » (qui met Dieu en accusation...) lui qui est « homicide » dès l'origine. Sa suggestion a inversé et inverti le cœur de l'homme. Mais le Verbe c'est fait « chair », ce qui excède le « corps »... Le Verbe s'est fait humanité pour que l'humanité soit verbifiée...
« L'allégorie offre [...] à l'âme éloignée de Dieu comme une machine qui la fait s'élever vers Dieu. »
(saint Antoine le Grand)
Pourtant la maladie progresse. La faute aux « médecins » que nous nous choisissons, sans doute ?
« Alors que dans le modèle de production fordiste, le corps était condamné à la chaîne de montage par ses gestes répétitifs, et l'esprit restait « libre » d'en penser les formes d'émancipation (2), aujourd'hui, le travail étant dans les sociétés capitalistes avancées presque entièrement intellectuel, c'est le corps qui assiste, incrédule et oublié, à cette nouvelle exploitation. Oublié durant les heures de travail, mais constamment présent dans le temps libre sous forme d'obsession, le corps est la plus matérielle de nos déterminations en même temps que la carte de visite qui permet d'accéder au marché du travail dématérialisé. »
L'empire vide, que j'appelle dominion est comme un cancer, mais ses métastases peuvent non seulement accroître le domaine du mal mais encore engendrer d'autres pathologies pas encore pensées... et même mettre au point des procédés de guérison qui s'avéreront, plus tard, pis encore que les maux eux-mêmes.
Qu'est-il arrivé à nos corps ?
« La grâce de l'Esprit donne au corps aussi l'expérience des choses divines. »
(saint Grégoire Palamas)
Nos corps ne sont plus à nous, arraisonnés par le machin-monde. Ils ne sont plus à nous puisque nous ne suivons pas la voie anagogique qui assure la restitution, le Tiqqun, l'henosis ! Où, dans quelle parole, est magnifiquement célébrée cette union, si ce n'est dans le Cantique des Cantiques, le chant de l'amour fidèle et du corps exultant ... ?
Nos corps ne sont plus à nous car c'est dans le Corps du Christ qu'ils nous sont restitués, qu'ils sont authentiquement hypostases, pleinement « personnes ». Le Salut (soteria) n'est pas en mode individuel (ni collectiviste, ni « communiste ») mais en mode personnel... ce qui signifie que le salut ne concerne pas l'au-delà mais bien le hic et nunc, la vie. Seul l'individu est concernée par la mort c'est-à-dire le domaine corporel, auquel appartiennent (bien que non entièrement) le cérébral et le rationnel. Le thanatos, comme l'éros (compris vulgairement comme le seul désir sexuel) ne concernent que le corps. La mort, par inversion intensifiante de sa défaite, est gagnante, elle masque avec ruse, sa défaite (« mort, où ta victoire, où ton aiguillon ? ») par l'éros vulgaire intensifié.
Les plus fins analystes s'y laissent prendre, à ce piège, à cette stratégie...
Ne voulant rien lâcher de leurs convictions, de leurs découvertes qu'ils croient leurs propres.
Ainsi Michel Foucault (influence d'Agamben et de TIQQUN) a-t-il raison d'écrire dans Il faut défendre la société : « la grande ritualisation publique de la mort a disparu, ou en tout cas s'est effacé, depuis le XIIIè siècle [...] Au point que maintenant la mort – cessant d'être une de ces cérémonies éclatantes à laquelle les individus, la famille, le groupe, presque la société tout entière, participaient – est devenue au contraire ce qu'on cache. [...] Et à la limite c'est moins le sexe que la mort qui est aujourd'hui l'objet du tabou. »
Mais quoi... ? tout ceci n'est perçu que d'un point de vue sociologique, s'en est presque plus écoeurant encore que le fait qu'il désigne. Ce type d'analyse est réellement typique du mal occidental, dévastatrice non tant pour ce qu'elle pense combattre que pour ce quelque chose d'indéfini qu'elle entend défendre (3). C'est en cela, sans doute, que toutes ces pensées rejoignent le grand flou de l'hermétisme qui a fasciné tant les humanistes et les « Lumières » que ceux qui entendait les combattre... Orobouros de dévorant lui-même à partir de son extrémité opposée. Et la tentation pourrait être grande de se dire alors, « laissons le monstre et ses enfants s'entredévorer ! Dieu reconnaitra les siens ! », mais d'une part ce dévorement ne signifie nullement la défaite, et, d'autre part, Dieu reconnaitra-t-Il pour « siens » ceux qui, en aucune manière, n'auront réagi ?
Pour en finir (très provisoirement), notons à la suite de Foucault que, dans l'Église Orthodoxe se perpétue l'orthopraxie concernant les « morts ». Ceux-ci sont participants de ce qu'il faut appeler leur dernière participation à une Liturgie ici-bas ... Contrairement à la pratique occidentale, en effet, le cercueil est, aux pieds de l'iconostase (là où se tiennent ceux qui communient, les nouveaux baptisés ...), ouvert ! Le « défunt » (qui pour l'orthodoxie est « né au ciel ») assiste pleinement à la Liturgie qui se tient dans la communauté qu'il a connu, à laquelle il appartenait...
Différence singulière, une fois encore ! Le corps n'est pas escamoté, aucune machine-piège ne l'engloutit avant l'ultime sacrement, il est encore présent comme le Christ est Présent, déjà-toujours-là ...
Un saint moine de l'Athos disait à propos de ceux qui sont « guéris » en Christ : « ... nous voyons les visages comme des images du Dieu débordant d'amour. Celui donc qui a revêtu la grâce du Christ voit les autres revêtus de même, même si leur corps sont nus, alors que celui qui n'a pas la grâce de Dieu voit les corps nus, même s'ils sont habillés ! » (H. Vlachos, Entretiens avec un ermite de la sainte Montagne sur la prière du coeur)
Les saints Pères ont « définis » une très réelle et concrète thérapeutique (que nous évoquons ici parfois sous le terme de théorapie). Selon le Père Romanidès elle constitue même l'acmé de la voie christique, son essence véritable ! En occident, les catholiques ont réagis aux théories psychanalytiques et psychiatriques en évoquant une influence satanique, mais mêlant à leurs condamnations tout ce qu'il ne faut pas de pathos et de sentimentalisme, ce qui finit toujours par avoir un effet inverse et, donc, par intégrer en partie ce que l'on entendait dénoncer. En réalité ces théories sont des reprises profanatrices, des reprises en inversion intensificatrice de la très fine analyse des différentes parties de l'âme établies par les saints Pères à partir des saintes Ecritures et d'une expérience vécue très concrète de la cure christique !
Toutefois, ce qu'il convient d'ajouter à ce tableau, c'est qu'à mesure que passait le rouleau annihilant du temps-monde, à mesure que le processus d'individualisation avançait et, du même coup, détruisait la compréhension « personnelle » de l'âme humaine en collectivisant la « psychè », il fallait appliquer à la société dans son ensemble le diagnostic non-complaisant des Pères. Non-complaisant car plein de compassion réelle, l'amour est sévère ! Ainsi, comme le disaient de nombreux Pères « l'éros est une agapè intense »... or, il est bien évident qu'à l'aujourd'hui l'éros n'est plus, absolument plus, agapè, il n'en est plus du tout l'intensification mais la raréfaction la plus atrophiante ! Nous en sommes à l'ère de la gastrimargia ... où tout est consommation sur-intoxicante ! Si, comme le disait avec une profonde élégance Olivier Clément, le christianisme nous appelle à nous faire « tout visage », il est clair que « ce monde » tel qu'il roule sur sa pente savonneuse, nous appelle à nous faire « tout regard », et regard envieux et désirant-jalousant !
Quant à un rapport plus strictement lié au « corps » les Pères appelaient philarguria cette forme excessive d'avarice qui nous fait désirer chaque chose ou idée comme « nôtres ». Lié au « stade anal », lorsque l'enfant identifié entièrement à son corps et effrayé par sa défécation dans laquelle il perçoit une liquéfaction de son être, une mort de son corps...
Et l'homme a eu peur de perdre la merde
ou plutôt il a désiré la merde
et, pour cela, sacrifié le sang.
A. Artaud, Pour en finir avec le Jugement de Dieu
Pour défaire l'efficace du processus sotériologique (salut (4)/santé) l'occident l'a transformé en « système » (or tout système n'est que l'inversion inefficace du mystère), celui des 7 péchés capitaux... délaissant l'aspect concret, formé sur l'expérience et l'expérimentation pneumatique des saints Pères « ce monde » a préféré, pour en annuler l'efficience, le figer et le masquer en un moralisme solidifiant mais qui, évidemment, contenait, plus il se durcissait, toutes les promesses de ses plus nauséabondes liquéfactions futures...
Extraire nos corps à la soumission de ce monde qui pousse en mauvaise graine de bio-pouvoir; oui ! Trois fois oui ! Mais pas sans une âme qui va avec,et pas sans une âme qui puisse, puisqu'elle est irrémédiablement chutée en son état actuel, être rectifiée par l'application rigoureuse (et pas rigoriste) d'une voie sans complaisance et absolument, essentiellement, non conformiste puisque ne pouvant jamais (en son essence vive) être conformée au schéma sclérosant de « ce monde » !!
Votre lutte n'est pas avec la chair et le sang (Epitre aux Ephésiens, VI. 12)
« L'âme malade, l'intellect qui souffre, le coeur et la volonté atteints, en un seul mot les organes souffrants de la connaissance, ne peuvent engendrer, créer et produire que des pensée malades,des perceptions malades, des désirs pervertis et une connaissance malade. »
Père Justin Popovitch
« Notre science n'est qu'ignorance, nos lumières ne sont que ténèbres », écrivait Dimitri Merejkovsky, s'appuyant sur l'expérience et sur les Ecritures. Lui qui a connu de trop près le messianisme antithéiste après lequel soupirent nos rebelles néantisés écrivait également ceci :
« J'ai conscience de moi-même dans mon corps – ce sont les racines de la Personnalité; j'ai conscience de moi-même dans un autre corps – ce sont les racines du Sexe; j'ai conscience de moi-même dans tous les autres corps – ce sont les racines de la Société.
Nous connaissons les deux premiers sentiments, mais nous ignorons le troisième parce que ce n'est pas à l'intérieur de notre corps vivant que plongent pour nous les racines de la Société, mais en dehors, dans la matière morte des « masses » humaines. » (Les Mystères de l'Orient, L'Age d'Homme, 2010)
Et plus loin à propos de cette société dont nous avons hérité : « Tous les corps sont confondus comme dans le péché de fornication en un seul corps monstrueux. Tous ne sont qu'une seule chair, un seul sang. C'est ainsi que le miroir diabolique reflète à l'envers le sacrement de la Chair et du Sang. » (ibid)
Et, concernant proprement l'Occident, qui se fait image invertrice de ces mystères orientaux, le vieux fond iconoclaste semi-arianiste aura débouché sur le refus d'une participation à l'entièreté de l'Eucharistie... Le « sang » il faudra le trouver ailleurs. Déjà le mythe du Graal le figurait.
*
(1) « Le piège des pièges, le piège presque inévitable est le piège social. Partout, toujours, en toutes choses, le sentiment social procure une imitation parfaite de la foi, c'est-à-dire parfaitement trompeuse. » Simone Weil
(2) (sic) Penser son émancipation sur un plan tout horizontal et matériel, sur le seul plan que les exploitants avaient également en vue... le résultat fut, et sera, désespérant... Je songe ici, toutefois, à cette « légende ouvrière » des émigrés russes qui, dans leurs pays d'accueil, pouvaient se retrouver à l'usine et qui, au rythme des machines, précisément ne tombaient pas au niveau de ces « pièges productifs », mais en usaient pour « s'élever » en récitant la prière du coeur (prière noétique)...
(3) Et qui correspond très bien à ce « je ne sais quoi » des littératueurs : « Le rôle de la critique littéraire » disent les littéraires « consiste à saisir l'insaisissable, l'inépuisable je ne sais quoi dont les grands romanciers dotent la vie de leurs personnages et à suggérer la richesse infinie, quasiment sacrée, de l'oeuvre d'art. » (René Girard)
(4) Le plus anodin « salut » avec lequel nous commençons une journée s'accompagne souvent d'un « comment vas-tu ?» ou « ça va ?» ... Or, précisément, ce « salut » matinal signifie en « ancien » français « comment allez-vous ... » sous entendu « à la selle »...
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17.04.2012
Des réactionnaires partout
Des réactionnaires partout...
« Les occidentaux ont réduit le péché lui-même à une seule dimension. Ils l'ont minimisé jusqu'à l'extrême... Ils ne sont pas coupables. C'est leur civilisation qui est coupable. » (Virgil Gheorghiu, La Vingt-Cinquième heure)
*
« En Ton nom Ô Christ, ils invoquent une construction
qu'ils voudraient bénie,
En Ton nom Ô indicible Suavité ils disent qu'ils bâtissent,
des cultures, des civilisations...
Arbres du désir, arbre cosmique des désirs.
Tu es l'Histoire mais une autre ils veulent,
à côté, un surgeon,
sans Toi mais... en Ton nom.
Incapables de te recevoir en eux ils se veulent bâtir
un nouveau temple de Salomon...
Or, or et sang,
Or, or et des frères la sueur
Prends pitié Seigneur,
Toi la Pierre de l'angle rejetée,
prends pitié des néo-constructeurs... »
*
« Le chrétien est appelé à remettre en question sans arrêt tout ce qu'on appelle progrès, découvertes, faits, résultats acquis, réalité etc... Il ne peut se satisfaire à aucun moment de tout ce labeur et, par conséquent, en exige le dépassement, le remplacement... » Jacques Ellul
*
Mais « pourquoi ? », au nom de quoi ? D'une civilisation, d'une culture en péril, d'un ancien âge d'or, d'un mètre-étalon moral, de « principes »... ? Ce serait, résumée, la position des actuels réactionnaires dont il convient de remarquer que la résurgence ne semble guère inquiéter les officines de contrôle comme nous aurions pu nous y attendre. Signe, selon moi, de l'intégration, certes encore partielle mais, néanmoins, fort avancée de cette « pensée » à l'ordre du dominion. Sa fashionisation dirais-je, ou, afin d'éviter le babélien, sa tendancisation ! Il ne saurait donc plus être véritablement question, dès lors, de « réactionnaires » mais, bien plutôt de réactionnistes ! Que, parmi ceux-ci, certains affichent, plus que d'autres, une confession chrétienne afin de soutenir cette construction ne prouve qu'une chose : que décidément il est très dur d'être suffisamment chrétien. Je veux dire par là qu'il est bien difficile de ne se soutenir « que de ça »... Ne se sustenter que de la faiblesse divine...
Ainsi donc la « réaction chrétienne », telle qu'exposée par Ellul à quoi se réfère-t-elle alors ?
Le même nous offre une réponse qu'il faudra bien explorer un peu :
« Le chrétien ne peut pas agir, juger, vivre d'après des principes mais d'après la réalité, vécue hic et nunc de l'eschaton. C'est exactement l'inverse d'un moralisme. »
« Il faut être convaincu qu'il n'y a pas de principes chrétiens. Il y a la personne de Christ qui est le principe de toute chose, mais il ne saurait être question, si l'on veut être fidèle, de réduire (comme on l'a fait trop souvent) le christianisme à un certain nombre de principes dont on pourrait logiquement déduire des conséquences. Cette action de transformation de l'oeuvre du Dieu vivant en doctrine philosophique est la tentation constante et la plus grande trahison des théologiens et aussi des fidèles lorsqu'ils transforment l'action de l'Esprit [...] en une morale, une nouvelle loi, des principes à appliquer. »
*
des stalinos-conservateurs (?)
« Conserver, oui, conserver de toute ses forces, car le monde est vieux. Mais ne pas considérer la mort des choses mortelles comme une défaite irréparable. Ne pas s'accrocher totalement, désespérément à la matérialité (au sens le plus large) d'une tradition, d'une institution, d'un régime. Sauver l'âme des choses dont le vent de la mort balaie le corps. » (Gustave Thibon, Parodies et Mirages)
La vie ? Quoi la vie ? C'est vaste, c'est d'une amplitude quasi infinie la vie ! Quoi ?
Une vie sans principes et c'est l'anarchie, le chaos ?
Mais, messieurs, qu'est-ce donc que la foi, sinon la confiance. Oui, oui je l'accorde c'est un sommet, un Anapurna... Vivre sa vie sans référence constante à des principes... Vivre en Dieu sa vie libre entièrement ? Une ascèse. Oui ! Cela se nomme ainsi ! Ça sonne « sec », hein ?
Et si, finalement, Ellul avait pressenti, sans le trouver vraiment, qu'un chrétien ne peut être « anarchiste » (ni autre chose en « iste ») mais est (et qu'il le veuille ou non) de par ce Nom même (et tout ce qu'il offre gracieusement par surcroît) : un anarque ! Une personne sur le seuil de la voie de la conformité à Celui qui seul est anarkhos ! Sans commencement, sans principe(s) qui le précède et qui soit hors de Lui même !
Et si, finalement, nos « réactionnaires de maintenant » n'étaient que ces vrais jouisseurs déguisés dont Nietzsche (qu'ils citent si souvent complaisamment) se gaussait si haut... ?
Oui, oui « comprenez-vous, il faut conserver ce pilier de la société et de la civilisation qu'est l'Église et la religion... ! Oui c'est très sérieux... Mais, en définitive, uniquement pour que nous les puissants de l'intelligence qui pense bien nous puissions continuer, en douce, à nous livrer à nos plaisirs suaves, car ils perdent de leur suavité dès qu'ils sont éventés ou « vulgarisés ». Nous, les lettrés nous pouvions nous accommoder des restrictions de l'Église puisque nous étions, un peu au-dessus, libérés, éclairés par notre culture, notre civilisation presque toute entière bâtie sur une vision un peu « légendaire » de la Bible... »
*
Les derniers « christianistes »
Que veulent-ils donc conserver tous ceux-ci qui se camouflent derrière la « civilisation » (qu'elle soit selon les uns « judéo-chrétienne » ou « hélleno-chrétienne »...) ? Les jeûnes ? Les prières ? Non, allons, ce qu'ils veulent se sont les pierres, les édifices, le « patrimoine » (ils sont finalement le pendant « droitier » des écolos de gauche qui n'aiment que « l'environnement »...)... ! Mais ils ont, de leur côté, dans leurs rangs, les mots... une forme de langue, un style, un regard...
« Le sentiment religieux en Occident ? Il serait oublié depuis longtemps, si son langage extérieur ne s'était conservé comme un ornement, comme l'architecture gothique, ou comme un hiéroglyphe sur un meuble, ou dans les desseins intéressés de ceux qui recourent à ce langage comme à quelque chose de nouveau. » (Vladimir Odoïevski, Les Nuits russes, écrit aux environs de : 1830...)
Selon certains spécialistes de la spécialité les athéistes auraient, au moins, ceci de supérieur sur les « croyants », que leur pensée ne connaîtrait pas le besoin de créer des « idoles »... Mais, alors que sont donc la culture, la civilisation, le progrès, la justice sociale, le « patrimoine », la nation... ? Et n'est ce pas très spécialement à ces hameçons-là que mordent nos actuels christianistes ? Et n'est-ce pas là leur point de rencontre avec les athéistes (qu'ils prétendent combattre pourtant...). N'ont-ils pas, finalement, même fondement, même assise, même : « culture » ?
*
Noli me tangere
Cette expression du Ressuscité est généralement assez mal rendue. Le texte grec est mieux ressenti, en effet, lorsqu'il est transmis sous cette forme « ne me retiens pas ! ». La traduction latine-franque, « ne me touche pas » semble plutôt retourner l'intention vers ce qui fut justement brisé et renversé. Ce sens de la sacralité, de la pureté/impureté, ce sens strictement religieux intégrant en lui social-morale-politique.
« La frustration, pour que l'espérance s'intériorise et s'universalise, caractérise toute la « pédagogie divine » de l'ancienne, des anciennes alliances. Elle culmine avec la croix et avec la déception affective et politique imposée à Marie-Madeleine et aux disciples. » (O. Clément, Le Christ, terre des vivants)
Sortir des « filets », de la « toile » (web) des possessions, des sacralisations idolâtres. Si le Verbe de Dieu s'est fait chair est-ce pour sauver la famille, les « nations »... Non point, Il l'affirma clairement, pour diviser, oui... Le réactionnisme rêve au minimum de « sauvegarder », de « conserver » quand la voie chrétienne est tout entière de transformation, de sortie du tombeau. Quand « le christianisme historique » enferme, selon René Girard, les textes des Evangiles « dans le tombeau, souvent splendide, de la culture occidentale. » Considérations qu'il serait assez vain et puérile de mettre en opposition avec l'exergue précédente de Thibon. Mais, là réside également l'une des pierres d'achoppements de l'occident qui pense l'Eglise comme « institution ». On peut donc et, parfois, il faut même, la réformer, voire la dépoussiérer... A ce titre, bien sûr, l'Eglise Orthodoxe semble la moins apte. Quelle leçon peut-elle donner, elle qui est « figée » dans le ritualisme et le dogmatisme qui sont, ON le sait, les pires formes de conservatisme... Or, et voici la poutre dans l'oeil de l'occident, saint Paul nous le dit : si le Christ n'est pas ressuscité notre foi est vaine... et s'Il n'est pas ressuscité alors l'Eglise n'est pas son Corps ! Il est donc loisible de la traiter comme une « vénérable », autant que modifiable, institution. Mais si Elle est Son corps, qui osera y porter la main, et surtout, où vivre ailleurs la liberté vraie, celle de l'anarque ? Pour l'Orthodoxie il ne s'agit donc pas de « conservatisme », ou plutôt disons que c'est cette sainte conception de l'Eglise qui lui permet de conserver la vie vivante et vivifiante de l'Esprit, et que c'est Lui qui nous conserve et conserve une liberté dynamique à chaque fidèle, à chaque membre du Corps, anarque unique et uni au Seul sans principe, Celui qui était, qui est, qui vient !
Skandalon et kathekon
Finalement, les réactionnistes, les christianistes, sont du camps de ce mystère d'iniquité, ce to kathékon, ce qui retient... Ce qui empêche la Révélation et la hâte de la Venue ! Ce qu'ils veulent maintenir ce sont tous les vieux stratagèmes sociétaux, culturels (voire ethno-religieux) qui masquaient l'affreux dénouement religieux du « désir mimétique » ! Tout ce que, précisément Notre Seigneur est venu, par Son Incarnation et Sa Passion, dévoiler et renverser !
En cela ils sont également du camp du skandalon ! Il semble de plus en plus évident que cette double appartenance, préparée de longue date soit l'une des vocations de l'Occident. Peut-être alors, peut-être seulement, les souffrances et les migrations conséquentes imposées à certaines populations Orthodoxes sont elles une réponse à cela, une tentative de dissoudre ce nœud occidental par la diffusion nouvelle et bien moins altérée de la bonne nouvelle ? Peut-être...
23:53 Publié dans Le démonde (nouvelles de ce monde vieux), Orthodoxie du coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : réactionnaires, récationnisme, christianistes, ellul, thibon, orthodoxie, église, christ, skandalon, rené girard |
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31.03.2012
Tractatus 1

00:24 Publié dans Allitéraire, Délettrère (les pauvres états multiples des lettre, L'en pire écolonomique, Le démonde (nouvelles de ce monde vieux), Orthodoxie du coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : alittéraire, ceux qui brûlent les livres, hyvernaud, metapunk, rozanov, armand robin, utopie, romanesque, tract, art, non-art |
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01.01.2012
1er Cadavre d'inversion
1er cadavre d'inversion
J'ai tenté (cf. Ce grand cadavre qui inverse) d'ex-primer dans une certain forme d'écriture cette théorie du monde comme cadavre désirant, comme cadavre qui inverse le corps christique. Une théorisation demeure pour moi une vision-contemplation. Des sensations qui émergent intérieurement en mots et idées et qu'il faut voir et donner à voir, tout en sachant que le filtre de l'ex-pression écrite est obligatoirement une trahison puisque cette expression est une traduction de la theoria intime. Dès lors, il convient de s'essayer à une autre notion, celle de translation. Non pas pour intégrer un anglicisme ou créer un néologisme, non, puisque le terme existe, il s'agit de l'appliquer à ce domaine-ci qui lui convient parfaitement.
Bref, il m'apparaît aujourd'hui plus clairement, au milieu de toutes ces défenses à son égard, que la France est le premier lieu de réalisation de la technique cadavérique, il m'apparaît de plus en plus clairement aussi que toutes ces défenses, honorables sous un certain point de vue, sont parties prenantes du processus et qu'elles participent de l'accélération de la réalisation.
Premier lieu de propagation également de la dissolution cadavérique, thanatique...
00:04 Publié dans L'en pire écolonomique, Le démonde (nouvelles de ce monde vieux) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : france, cadavre, inversion |
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31.12.2011
Ce grand cadavre qui inverse
« Intérieurement comme extérieurement, rien ne sera plus vie, tout sera construction : à l'être désormais éteint se substituent dans tous les domaines le "vouloir" et le "Moi", comme l'étayage sinistre, mécaniste et rationaliste, d'un cadavre. »
Julius EVOLA, Révolte contre le monde moderne.
*
« Est-ce qu'ils ne sont pas des cadavres ? Est-ce qu'ils ne dorment pas, assis qu'ils sont toute leur vie ? »
Ivan GONTCHAROV, Oblomov
*
« Ce qui fait extrêmement peur, ce n'est pas le chaos, ni l'infini, ni le présent, ni le loin, ni le là-bas, ni l'absent, ni le fini, ne le semblable, ni l'insondable de la matière, mais d'entendre soudain que le monde physique est un langage. Nous avons jusqu'ici trop vécu en cadavre. Nous avons jusqu'ici trop vécu dans son cadavre. Voilà ce que je viens de dire à mon cadavre. Voici ce que je viens de vous faire dire. »
Valère Novarina, L'Equilibre de la croix
*
« Ils pensent comme des insensés dans leur conscience inconsciente (en aisthèsei anaisthèzô), dans leur vie de cadavres. »
saint Syméon le Nouveau Théologien
*
Le réalisme « religieux », gnostique, rationaliste de ce monde reste coi devant la réalité déroutante de la Nativité-Résurrection, déroutante car elle oblige à suivre une autre pente que celle « naturelle » du monde déchu, une autre sente, une sente qui n'est pas une descente dans le tunnel que creuse la pensée mondaine, une sente « ascensive » et apophatique, négation anagogique, non chute cataphatique, négatrice non dans sa forme mais dans son essence. En posant ses principes le darwinisme (entre autre) continue en les intensifiant nominalisme et rationalisme qui, à eux tous, poussent toujours plus loin l'enfermement de la matière, de la nature chutée. Ils ont poussés, finalement, à une kénose inverse, expulsant l'esprit de la matière...
Ce monde c'est « la domination du général objectivé » (Berdiaev). La seule insurrection qui vaille c'est celle de la « personne », insurrection non contre telle ou telle option de la gestion de « ce monde », telle ou telle opinion, mais contre la pesanteur générale du péché (amartia). Insurrection de la « personne » qui n'est pas l'individu (objectivation par le monde) qui, lui, appartient biologiquement et socialement au monde, à la société.
« La personne ne naît pas, elle est créée par Dieu; elle représente pour l'individu naturel une tâche à réaliser. » (Berdiaev)
Saint Paul le disait, la Loi c'est le « ministère de la mort » (diakonia tou thanatou); ce que d'aucuns appellent la « loi naturelle » est liée au péché, à la chute; elle est, en réalité comme le voile (kalymma) qui masque la lumière qui luit sur la face de Moïse. Or, le Christ est « désactivation du voile » (hoti en Christoi katargeitai), en référence, plus explicite ici au voile du Temple...
« ...le Seigneur, lui, connaît les issues de la mort. »
Psaume 67
Pour saint Athanase et les Pères l'esprit (nous) est dans l'âme (psychè). Uni à elle mais non pas enclos en elle. De même, c'est l'âme (psychè) qui est la forme du corps (soma), la réalité spirituelle étant « invertrice » de la vision vulgairement matérielle. Pour saint Athanase l'existence de l'âme raisonnable (logikos, c'est elle l'image du Seigneur) est « preuve » de l'existence de Dieu. Ceux qui nient Dieu doivent aussi, rationnellement nier l'âme raisonnable. En définitive, les athéistes sont, avant tout, des apsychéistes; les théomachistes des psychémachistes ! Réduction du tout à la partie. Ils ont réduit l'âme à la raison et cette dernière à n'être que la résultante de réactions biologiques, réduction au cérébral, comme le corps. Ce corps, donc les neurones, l'électricité, les cellules... cet amas biologique est mortel et éphémère voilà un point sur lequel nous serons d'accord. Saint Athanase dit que seule l'âme raisonnable (logikoi) peut alors expliquer la conception par cet « amas » biologique de ce qui le dépasse, le transcende. Mais nous ne serons plus d'accord sur la base ci-dessus annoncée pour très longtemps puisque, des retouches opérées par la science-technique découle que cet amas pourrait voir se réaliser son obscur désir de durée infinie...
Plus d'âme, plus d'esprit, juste les conséquences d'une chimie neuro-mécanique, pour toute la durée d'une très longue « vie » qui pourra être étayée par toutes sortes d'artefacts bioegolectroniques, un cadavre qui marche ...
Qui marche vite vers le bonheur universel.
*
« Là où est le cadavre, là se rassemble les aigles »,
Pour de nombreux païens il était insensé de vénérer le Christ en croix, ils y voyaient un cadavre suspendu au bois (et la résurrection est toujours invisible silence). Ce fut encore le cas bien plus tard, comme, par exemple, dans ce propos de Clotaire Ier à « son » épouse Radegonde dans lequel il lui reprochait d'adorer un « cadavre » plus que son propre mari, bien vivant lui.
Avec un brin de provocation le Père Romanides écrivait : « Le miracle ce n'est pas la Résurrection mais la crucifixion. »
Pour les présupposés métaphysiques de la religiosité païenne, un dieu est, en effet, immortel, non nécessairement dans ses manifestations ou émanations, mais dans son essence. Et cette essence fait de toute divinité un être noble, c'est l'incarnation dans une condition faible et surtout la mise à mort comme un scélérat qui fait le scandale. En outre, la Résurrection n'était pas non plus un problème, beaucoup considérant, que seul l'âme était immortelle; alors ne demeurait que le cadavre sur la croix...
Erreur, logique et inévitable de tous ceux-là qui ne veulent pas changer de regard. Car il n'y eut jamais de cadavre.
« Véritablement tout le contenu de notre salut réside bien dans le corps exempt de péché du Dieu-homme, ce corps par lequel il vainc la mort, rapportant ainsi tout le mystère du salut à ce paradoxe antinomique : c'est un corps mort qui vainc le serpent vivant. »
(saint Justin de Tchélié)
« ... et ce corps mort vainquit et mis à mort le serpent qui vit et rampe dans le coeur. »
(saint Macaire d'Egypte)
C'est pourtant bien par la mort que la mort fut vaincue, mais par la mort volontaire du corps sans péché de l'unique Dieu-homme !
« Jusqu'à la venue du Seigneur, jamais un corps neuf et sans péché n'était apparu dans le monde. »
(saint Macaire)
« L'apparition du Dieu-homme sans péché dans notre monde représente l'apparition de la première Personne intégrale, dans laquelle le surnaturel et le naturel s'unissent jusqu'à l'indissociable. »
(saint Justin de Tchélié)
Cette victoire inaugure la possibilité de la guérison du corps et de l'âme, de la terrible maladie du péché... encore faut-il suivre les recommandations du Pharmacos qui est, précisément, le Stavromenos !
« Nous avons reçu la chair non pour nous tuer nous-mêmes en faisant mourir toute activité du corps et toute puissance de l'âme mais pour rejeter tout désir et tout acte vil ... »
(saint Grégoire Palamas)
Car dans le corps-mort du Christ la vie n'est pas abolie mais seulement suspendue, l'énergie christique, divine, l'énergie du Verbe n'est jamais absente... Même sur la croix il n'y eut pas de cadavre, il n'y en eut pas parce que dès le « commencement » il y eut un plus-que-corps... :
« Et le Verbe s'est fait chair »... pour que toute chair soit « verbifiée », « glorifiée » ! Nous disons « matière » à cause de « l'objectivation généralisée ». La Chute par l'homme a abimée toute la Création, toute la chair du monde...
Le Père Romanides, toujours, s'était, en outre, intéressé aux recherches des gérontologues qui concluaient que le processus de l'age, du vieillissement est, en définitive, une maladie et se demandent si la mort elle-même ne serait pas une maladie.
Curieusement, ces interrogations, rejoignent les théories de Fedorov. Mais, là où le cosmisme russe inspiré de Fedorov s'est égaré, à cause d'une foi plus grande en la science du progrès humain qu'en la pérenne « science des sciences » des saints Pères, le Père Romanidès a retrouvé les bases les plus solides de l'épignose, assise sur la foi de l'eso-anthropos et la prière incessante dans le coeur. Ce que le férocement humble Fedorov savait mieux que ses suiveurs ; lui qui avait vu et compris que la venue de Dieu dans la chair et dans le monde a introduit et laissé dans la nature l'énergie fabuleuse de sa toute-puissance à la disposition des hommes. Le Christ a laissé à l'humanité « la possibilité et la capacité de devenir l'arme du plan divin ».
Tout comme saint Justin de Tchélié, sans emprunter au même lexique, la retrouva, quant à lui, dans une formulation très heureusement contemporaine (sans être moderne ou moderniste) de la très précise et subtile amartiologie de saint Macaire l'égyptien.
Toutes ces expressions, variées et multiples, de la véritable cure, de la très sainte theorapie initiée par le seul et seul parfait Pharmacos se sont trouvées, subtilement aussi, reprises et inverties par « ce monde », par le très rusé qui le gouverne, dans les différentes sciences profanesi, en particulier psychanalyse, psychiatrie, psychologie mais également par les sciences cognitives. Dégradant par sa science toute idée concernant le salut et la fin de l'homme, « ce monde » en fait un bonheur et un bien-être à sa portée, bonheur et béatitude réclamant le sacrifice de l'âme et de l'esprit, ou les réduisant au rôle de serviteurs dociles du corps et de la matière. La santé/sainteté dépend dès lors de simples « faits » sans plus aucune connexion avec les vertus ou l'éthique, la triade étique des vertus de saint Macaire.
Les sciences profanes sont adorations des « faits » et des « moyens ». Les découvertes, les avancées, les progrès, certains et très réels ne sont qu'un vernis sur la profondeur vertigineuse et mystérieuse de la connaissance de l'humanité et du créé. Un vernis qui est également un mur d'enceinte de plus en plus imperméable aux énergies saintes. (« Car, si loin que nous allions, la nature demeure l'effrayant moulin de la mort. », Novalis).
Le Prince de ce monde veut un monde à sa botte et à son image, une nature protégée et sacralisée et surtout séparée et hors d'atteinte de toute sur-nature, de tout surnaturel, ça lui convient très bien !
Un corps qui ne serait plus qu'un corps, dont la vie ne serait plus que chiffres, statistiques, mesures, désirs quantifiables, mesurés... ça lui va aussi ! C'est d'ailleurs ce corps là qu'il domine, c'est ce corps qui est actuellement celui de l'humanité. D'après saint Macaire c'est ainsi qu'il faut interpréter saint Paul : le corps de la mort c'est l'âme tissée de péché.
« L'association de l'âme avec le péché en arrive à une union telle que l'homme en tant qu'homme devient absolument incapable de les distinguer. »
saint Justin de Tchélié
Selon, l'admirable Grégoire de Nysse, Dieu « a usé de contraires pour opérer ses grandes merveilles en procurant la vie par la mort, la justice par le péché, la bénédiction par la malédiction, la gloire par l'infamie, la puissance par la faiblesse. »
Ce merveilleux paradoxe rencontrait pourtant, d'après Grégoire, l'harmonie même de la création, de l'univers tout entier; harmonie faite de la conspiration des contrastes.
Or, la conspiration des ténèbres de ce monde, singeant les divines antinomies, veut, quant à elle, un homme mort qui marche. Par le péché, déjà, et la chute, elle a fait aux hommes des corps de mort, maintenant, pour compléter la parodie («vous serez comme des dieux ») elle veut pour ces corps morts qui marchent une vie étirée, la plus longue possible, en « bonne » santé et dans un « environnement » sain et purifié, elle veut restituer un jardin d'Eden (qui ne pourra être qu'un ersatz), un Âge d'Or afin que les hommes ne soupirent plus après la venue du Royaume, de la Jérusalem céleste...
« Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants. Vous êtes grandement dans l'erreur. » (Marc XII, 27)
Saint Ignace d'Antioche, dont le sens du martyr se fonde sur une très claire vision de la force de l'Incarnation et de la Résurrection, insiste dans l'une des ses lettres aux chrétiens et place dans la bouche du Maître ces paroles à l'intention des Apôtres après Sa Résurrection : « Prenez, touchez-moi, vous voyez que je ne suis pas un démon sans corps. »
Le prince de ce monde n'a ni chair ni corps mais il est le désir de corps, de tous corps, principe ennemi du monde en tant que création, il a fait du monde sa machinè... Tant l'absolutisation du désir charnel que le refus absolu de celui-ci (qui fait du corps l'auteur du mal) sont des armes stratégiques. Le prince de ce monde n'a pas de corps mais il soupire après l'incarnation, il lui faut ce monde comme corps ou plutôt comme « corps de néant », « corps de mort », ainsi que le disait l'Apôtre, plus précisément encore comme « cadavre ».
Pourquoi donc, en Occident (ce qui dans les heures de notre aujourdemain signifie la presque totalité du monde) cette fascination pour le corps-cadavre ? Serait-ce parce qu'il a perdu le « sang » ? Le sang qui porte le feu de l'Esprit, cette « eau vitale pneumatisée, empourprée par le feu »...
« Vous êtes tous cadavres depuis quelques ans,
Cadavres très contents,
Cadavres réclamants,
Davantage de haine, de mépris, de vengeance
Pour devenir davantage cadavres. »
(Armand Robin, Sauvons-nous du règne des sots, poème)
[...]
iNous disons profanes, en effet, et non modernes, puisque trop souvent ce terme est compris comme contemporain, hors la sainteté, c'est-à-dire l'un des effets bénéfiques de la théorapie, la glorification sont des réalités qui ne cessent d'être contemporaines !
23:55 Publié dans L'en pire écolonomique, Le démonde (nouvelles de ce monde vieux) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cadavre, christ, fedorov, romanides, orthodoxie, saint justin de tchélié, anthropologie, thanatologie, corps, chair, monde |
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Cartographie du néganthrope 1 : "nosouci"
Cartographie du neganthrope
1. No souci, l'homme désanimé comme neghumain
(autour de Egobody, Robert Redeker)
« Seul de toutes les créatures visibles et intelligibles l'homme a été créé double par Dieu; il a un corps formé des quatre éléments avec la sensibilité et le souffle grâce auxquels il participe à ces éléments et vit en eux, il a une âme douée d'intelligence immatérielle et incorporelle, unie à ces éléments d'une manière indicible et indiscernable, dans une fusion sans mélange ni confusion. Voilà ce qui constitue un individu humain, animal mortel et immortel, visible et invisible, connu par la sensation et l'intelligence, capable de contempler la création visible et de connaître l'intelligible. »
Saint Syméon le Nouveau Théologien
« Ne ricane pas, il en a une. C'est vous qui vous êtes mis dans la tête que si on ne la voit pas de ses propres yeux, s'il n'y a pas moyen de la toucher, c'est qu'y en a point. Chez qui y a une âme, y a aussi Dieu, mon gars. Et t'as beau faire tout ton possible pour ne pas croire, il est bel et bien en toi. Pas dans le ciel. Et c'est lui qui te bénit, te protège et te montre le droit chemin. Et il y a plus : c'est lui qui fait de toi un homme. Pour que tu naisses homme et restes homme. Que tu aies la clémence en toi... » Valentin Raspoutine, L'Adieu à l'île
« Car de même que par la pensée ils se sont détournés de Dieu et se sont fait des dieux du néant, ils peuvent par l'esprit qui est en leur âme monter vers Dieu et se retourner vers Lui. »
saint Athanase d'Alexandrie
« C'est plus le coeur que je sache, non c'est l'âme qu'on nous arrache. » Jean-Louis Murat
*
La négation de l'âme et de la complexe structure de l'homme pourrait quasiment être une « preuve » de l'influence de la philosophie, de la pensée et du langage sur la concrétude « charnelle ». Dans son essai « Egobody, la fabrique de l'homme nouveau », Robert Redeker s'essaie (imparfaitement) à dresser la généalogie de cette perte, de cette disqualification volontaire de l'homme-intégral, de cette inframorphose.
Imparfaitement tout d'abord parce qu'il se positionne dans cet espace philosophique que Nietzsche lui-même a voulu désintégrer (et qui le désintégra, si je puis dire, en retour). Parce qu'il se place là, précisément, dans cet illusoire mirad'or de « l'idée-idéal » d'où furent tirées les premières salves (parfois inconscientes) contre la constitution mystique (c'est-à-dire vraiment « vraie ») de l'homme (1).
Comme le rappelait avec constance saint Nicolas de Jitcha la « sagesse de ce monde est pour le corps ». Là où Redeker vise juste c'est lorsqu'il considère que l'état actuel, diminué ou du moins considérablement « replié », de l'homme est à la fois inédit et dans une logique continuité. Mais, là où pointe l'insuffisance de Redeker selon moi, c'est qu'il se situe lui-même dans cette continuité en considérant, par exemple, que l'âme et le « moi » sont, a peu près, équivalent. Aucune référence à l'anthropologie spirituelle plus fine et trine qui reconnaît en l'homme corps, âme et esprit. Pour les Pères de l'Église l'esprit (le nous - νους) est ηγεμονικον (hegemonikon), guide-chef-directeur... Et l'esprit est lié au centre du composé humain : le coeur. Dans ce coeur-esprit l'Esprit Saint a, selon saint Maxime, « gravé ses lettres ». Lorsque l'esprit « fine pointe de l'âme » trouve à établir sa « demeure » dans le coeur, c'est l'homme tout entier qui, précisément, redevient homme tout entier. Dès lors, chez les saints Pères deux expressions en viennent à exprimer la même réalité : καθαρός νοΰς et τέλειος νους, l'esprit pur et l'esprit parfait (avec ce sens particulier du telos, du but atteint – ... « quand il sonnerait de la trompette, le mystère de Dieu s'accomplirait », etelesthè, Apoc. X, 5-7).
« Tu non se' morta, ma se' ismarrita
Anima nostra, che si ti lamenti. »
Dante, Banquet, II, Chanson I.
L'âme n'est pas morte mais égarée, elle l'est. Egarée dans le corps moderne, corps qui devient de moins en moins chair, de plus en plus « chose ».
« Démènes-toi comme tu veux, tu ne te débarrasseras pas de ton âme » écrivait le Prince Odoïevski dans ses exaltantes et suffocantes « Nuits russes ». ON ne se laissera pas aisément convaincre, mais l'âme ne sera pas éliminée, quoique qu'ON fasse. Non, du moins pas avant le « lac de feu » et la seconde mort. Oui, l'âme peut mourir... Mais il ne sera jamais au pouvoir de l'homme, qu'il fusse philosophe, misosophe ou scientifique, ou même en celui de ce monde de la faire périr. La raréfier, la ratatiner, la nanifier, la miniaturiser, la figer... oui, sans doute, sans aucun doute.
Bien plus que l'âme, en effet, c'est la mort qui est évacuée. Redeker a parfaitement raison d'insister sur cette perte du « souci » fondamental qu'est la mort, camouflé par les mille et un soucis (superflus) d'une moderne journée-type. Plongé dans la trépidation mécanique, interpellé par des stimuli technologiques sans nombre (2) egobody est aussi, paradoxalement, « l'homme sans souci ». Puisque la fin de la vie est une fin absolue il s'agit de durer le plus et le mieux possible. Par moi et pour moi. La science y travaille, tout comme elle travaille à ne plus faire de la mort une fin mais un effacement dans la « dignité ».
« Si nous avions été jetés, tels des animaux en chair dans la nature, nous ne pourrions qu'en dire : « Durer, durer, il faut durer ! » (Valère Novarina, L'Equilibre de la croix) (3)
L'âme est comme une caisse de résonance pour les gémissements ineffables de l'Esprit. Son rabougrissement se laisse lire comme un procédé visant à empêcher la guérison du composé humain. Saint Seraphim de Sarov confessa à Motovilov (qui, non seulement, l'entendit mais le vit et le vécu) que le but de la vie chrétienne était « l'acquisition du Saint Esprit ». De nombreux Pères ont insisté sur ce point que l'Esprit était déjà descendu sur les Prophètes mais Il n'était jamais « demeuré » TOUJOURS en eux, ce qui se produisit avec Christ seulement. Les mêmes, dont le pragmatisme spirituel très concret ne se dément jamais, ont souvent comparé l'âme à l'intérieur d'une maison, ou d'une cellule monacale. L'ordonnancement et la propreté de celle-ci sont ainsi considérés comme absolument essentiel à la venue de l'Esprit et à sa « demeure »...
« La prière est la plus violente de nos activités mentales puisqu'elle comprend le sang qu'il y a dans la parole. » (Valère Novarina)
Toutefois, ici encore, la façon dont Redeker envisage le « souci » et les « soucis » prête le flanc à une douce critique. Selon lui, en effet, en chassant LE souci principal (et partant philosophique) de son existence (la mort) l'homme-désanimé a laissé « les soucis» innombrables ( comme des reflets crépusculaires du morcellement du souci principal) le solliciter et le dominer entièrement. En cela en effet le neghumain est bien le renforcement en négatif de l'eso-anthropos : « Le Seigneur est proche ; n'entretenez aucun souci. » (Philippiens, IV, 6).
Les soucis sous la domination desquels nous vivons sont bel et bien ces « ai mérimnai tou aiônos toutou », souvenirs perpétuels et torturants des « soucis de la vie présente »... Ceux-là même que Christ nous invite à « oublier ».
Amérimnia, insouciance des choses « de ce monde », sainte imprévoyance ! Mais, comme dans toute la grande tradition méthodologique des Pères, ce mot est souple et dépend du contexte...
Etre « sans souci » peut conduire en effet à l'oubli de Dieu et du souci essentiel. Toutefois ce souci n'est pas la mort... Et c'est précisément ici qu'achoppe toutes les nostalgies et tentatives « réactionnaires », que je nomme culturistes et qui ne sont que civilisationnelles. Nous voyons de manière patente avec cet exemple cette réduction à une morale (celle qui, selon Péguy, ne « mouille pas à la grâce »), au mieux à une éthique. Le souci de la mort fut bien celui des philosophies antiques, celui de la « bonne mort » appartint aux religions antiques et sur ces fondements on peut bien bâtir une civilisation.
Impossible en étant fidèle à la tradition (paradosis) des Pères de l'Église et du monachisme (« vraie vie philosophique » selon les Constitutions ascétiques inspirées de saint Basile) de bâtir quoique ce soit de ce type. Christ est venu pour nous libérer de ceci. Les multiples échos du cri : « Dieu est mort », se répercutent aujourd'hui encore, quotidiennement. Ils rendent inaudible celui qui dit « Christ est ressuscité, par la mort il a vaincu la mort ». C'est la mort qui est morte ! Dans l'Église personne ne meurt... Dieu n'est pas le Dieu des morts mais des vivants !!
La soumission actuelle aux multiples soucis (qui croissent de conserve avec les techniques « numériques ») n'est finalement que l'expansion « logique » du mal dont l'homme refuse de se soigner... Selon saint Macaire il faut interpréter le « corps de mort » paulinien comme étant « l'âme tissée de péché ». La multiplication des « soucis » mondains épaissit le camouflage qui masque les passions, ces métastases du cancer péccamineux :
« Débarrasse-toi de tout souci matériel et tu verras alors pousser les passions que tu ne soupçonnais pas, car elles étaient au-dedans de toi tant que tu les suivais. » (Apophtegme des Pères du désert)
Redeker note, néanmoins, avec justesse, tout ce que ce rétrécissement physiologique, entraîne en pauvreté intérieure. Toute l'énergie humaine semblant se tourner, se focaliser sur le corps, son bien-être, sa longue survie... Toutefois, cette simplification trouve parfois un corollaire dans une certaine « spiritualité ». Ainsi en est-il de la vague « bouddhiste » ou « hindouiste », et particulièrement des thèses sur la réincarnation ou la métempsychose. Doctrines savamment retravaillées par le new-age ou le néo-paganisme occidental lesquels à rebours de ce qu'ils professent ouvertement, travaillent bel et bien dans le même sens que « ce monde », au même processus de réduction de la personne humaine, sa liquéfaction. En effet, l'idée que la survie post-mortem serait quasi-automatique, presque machinique, correspond fort bien à l'abandon du « souci », à ce que Redeker nomme la vérité-machine, la pensée-usine... ce qui est « moderne » c'est bien cette technologisation, ce paradoxal durcissement de la matière par un double processus stratégique de virtualisation, de « dématérialisation » et d'idolâtrie du corps (disons, « d'un certain corps », voire du corps-augmenté...).
(1) Mes « intuitions » en ce domaine me semblent largement confortées par la lecture de l'essai de Dominique Quessada Esclavemaître : « La publicité a repris les idéaux de la philosophie platonicienne pour les incarner dans le réel des républiques contemporaines... »
(2) Selon certaines études l'homme-hyperconnecté, moderne représentatif, ne bénéficierait plus que d'un temps maximal de concentration de 12 minutes entre deux interruptions électroniques...
(3) D'une manière générale tout ce texte est admirable regardant la problématique abordée ici. Il s'agit de la version complète pour la scène de La Chair de l'homme, Le Repas et L'Avant-dernier des hommes furent respectivement des versions pour la scène des premières pages de ce même texte et de son chapitre XVII.
00:48 Publié dans Allitéraire, Cartographie du néganthrope | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : egobody, esclavemaître, redeker, quessada, neghumain, désanimé, corps, cadavre, âme, christ, philosophie, publicité |
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11.12.2011
Occulturisme (1)
« Il existe non seulement une tradition sacrée de l'Église mais encore une tradition sacrée de la culture. Sans la tradition, sans la succession héréditaire, la culture est impossible. Elle est issue du culte. Dans celui-ci, il y a toujours un lien sacrée entre les vivants et les morts, entre le présent et le passé, il y a toujours une vénération des ancêtres et une énergie qui tend à les ressusciter. La culture a reçu un héritage occulte, cette révérence des plaques tombales et des monuments funéraires, ce maintien de la liaison sacrée des temps. La culture, à sa manière, cherche à affirmer l'éternité. » Nicolas Berdiaev
Il est, pour moi, un peu trop question de « sacré » dans ce court extrait de Berdiaev, mais, comme si souvent avec ce penseur, sa pensée excède de loin ses mots (en plus souvent encore ceux de ses traducteurs...). Toutefois, ce passage recèle une indéniable vérité. L'usage du terme sacré signale aussi tout ce que le monde profane et profané peut ajouter de « sacralisation » à ses valeurs déthéisées ou, plus spécialement encore tout ce que le « sacré » contient de très précisément « athéiste » !!
Les mots empoisonnés du monde font leur oeuvre ! Plus ON parle de culture, de culture pour tous, de culture populaire, d'accès à la culture et moins celle-ci à de « pouvoir », de puissance liante, unifiante, bien au contraire !
Toutes les révolutions qui se voulaient libératrices (et plus encore celles qui eurent la revendication culturelle pour fondement central) ont enchainés les hommes aux éléments les plus avilissants, libéré de la servilité matérielle, ouvert à des éléments, à des influences, culturels sans forme, sans gardes-fous, déliés des liens avec un passé et des ancêtres « plus grands » que lui, l'homme à périclité. A mesure que l'ON pensait l'idée Homme, issue des ses « droits », l'homme s'effaçait.
La culture moyenne, à force de tendre vers une modernité, un toujours plus jamais assouvi, s'est abaissée, elle est celle du médiocre et du parvenu. Les zintellectuels et les zagitateurs actuels méprisent la culture populaire, mercantile, vulgaire, commerciale, abrutissante mais c'est pourtant celle la-même que leurs idéaux ont voulu. Et vers quoi veulent-ils eux faire tendre la culture de masse ? Les tags, graffitis, slam, hip-hop ou bien vers cet « art contemporain » inconnu et incompris (sic), héritier de l'agit-prop, de la guérilla urbaine et d'un surréalisme mort-né ? Mais mêmes ces avatars fin de race de la culture moderne (et surtout eux) sont soumis à l'argent et à la volonté de gloire.
Alors quoi ? Le folklore ? Ses résurgences artificielles trompent-elles encore le monde ?
Oui, dans une certaine mesure, et, là encore, l'argent du « show-business » (c-à-d du « boulot de m'as-tu vu ») n'y est pas étranger. Voilà pourquoi elles trompent encore le monde, l'argent est le sang du monde, ce qui maintient certains de ces secteurs en vie-artificielle.
Les modes de vie qui maintenaient en vie les cultures traditionnelles, qui les irriguaient, les rendaient vives, ces modes de vie ne sont plus et plus personne n'en voudrait mais il faut faire comme si, il faut entretenir cette illusion qui sera bien utile en collusion avec les idéologies pancosmistes écologistes, il faut maintenir cette vie artificielle par les forces occultes de l'argent et d'une nostalgie utilisée comme un vecteur magique de type « spirite ».
Nostalgie d'un état de « nature » ou d'une « civilisation » qui serait en crise ou en décadence (Nietzsche et même Marx furent capables en leur temps de défendre les « cadres » de la religion, contre la « décadence » de l'époque...).
La civilisation sauve-t-elle l'âme ? Non elle l'illusionne (saint Nicolas de Jitcha). Elle sustente, sans y regarder de plus prêt, l'individu qui consomme comme celui qui révolutionne. Mais elle ignore, toujours, la Personne !
La « civilisation » chrétienne, qu'ON vouait aux gémonies, devient désormais le pilier essentiel et primordial de « notre » monde, de « notre » pays, de notre « culture »... Mais qui voit que tout ceci fut « de surcroit » ?
La « société » romaine (Orient et Occident) fut irriguée par la spiritualité monastique, envers et contre tout ! Bien souvent, à Byzance contre l'Etat, contre l'Église lorsqu'elle était trop liée à ce dernier. Et contre la culture, la culture arienne, la culture monophysite et contre la culture iconoclaste (qui toutes, ayant « perdu » l'Église, ont essaimé dans la « civilisation », et en particulier en Occident...) !
Nos actuels mécontemporains défendeurs sont bel et bien des « spirites »... Ils invoquent et défendent ce qui est mort et cadavre. Ils ne donnent vie à rien. Ils creusent encore le vide. La « société », la vie du peuple irriguée par la tension spirituelle de ceux qui, intransigeant, suivent la cure christique, se ne fut ni une « idée », ni un « idéal » se fut une vérité incarnée, vécue, expérimentée. Vie défaite par les rêves de « nation », de « peuple », « d'identité », « d'art »... comme notions intellectuelles abstraites devant s'incarner mais ne le pouvant que dans des individus « non-guéris »...
Nous aurons, nous l'aurons la société nue du META-PEOPLE... société nue sans plus de culture ni civilisation ! Nue, ornée seulement de ses oripeaux-idoles technosophiques !
Il faut toutefois, pendant un moment encore, cacher le caractère inversif de ces idéologies, de ces « cultes », ce à quoi s'emploient (sans doute sans le savoir), les mécontemporains philosophes ou intellectuels ! Cacher que, précisément, sans les subventions du monde moderne, bien des cultures traditionnelles seraient d'ores et déjà détruites, cacher qu'en réalité elles le sont et ne peuvent maintenir que l'apparence d'une vie qui est essentiellement déjà, et irrémédiablement moderne, cacher que ce sont précisément les programmes culturels de « protection de l'environnement » qui, à l'heure actuelle, détruisent ces cultures, cacher que les visions de la nature de ces cultures ne sont pas, mais alors pas du tout, en phase, contrairement, à ce qu'ON veut croire et faire croire, avec l'écologie politique. Cacher que cette écologie ne peut pas encore se révéler pour ce qu'elle est réellement, reprise magico-religieuse invertie et invertrice du marché-monde-capital (voir, par exemple, le récent roman au titre éloquent « Opération Gaïa ») !!
Extrait du Méta-Guide : 2/07/2008
Contre-jour : Les vacances de Monsieur Hulot !
Mardi 2 juillet de l'an de Grâce 2008, dans son émission télévisée, Monsieur Hulot, nous emmène découvrir une peuplade de la vaste Amazonie, les Zoé ! Chemin faisant, malgré la débauche de moyen technique et le coût, monétaire et « écologique » d'une telle expédition, Monsieur nous égrène tous les plus éculés des poncifs rousseauistes sur le « bon sauvage », la vie en « harmonie » avec la nature ... Tout plein de bonnes choses donc que personne ne peut ouvertement reprendre tant cela semble aller de soi et, Monsieur Hulot d'en remettre une couche du haut de sa superbe « intouchabilité écologiquement correcte » ! Toujours chemin faisant, nous sommes « conviés » à assister à un rite funéraire collectif. Et le commentateur, aussi invisible que les esprits conjurés par les danses, de nous gratifier d'un discours explicatif dans une veine tout ce qu'il y a de plus levi-straussienne de bon aloi !
Evidemment, puisque nous sommes de bons occidentaux soucieux de bio-diversité (ce qui englobe aussi, bien sur, les hommes, simples animaux plus ou moins évolués) aucun commentaires négatifs sur le caractère superstitieux de telles pratiques, pas le moindre petit sourire ironique à propos de cet « obscurantisme d'un autre âge », non, bien au contraire, nos habituels thuriféraires de « l'évolutionnisme-qu'on-ne-saurait-remettre-en-question » regardent et considèrent tout cela avec un enthousiasme ravi. On ne saurait dire si leur contentement provient vraiment de leur admiration pour ce mode de vie « ô combien respectueux de l'environnement » ou de leur sensation de rencontrer une population « pré-historique » ?
J'en viens surtout à me demander comment Monsieur Hulot, lors de prochaines et hypothétiques vacances de luxe, présenterait la situation des communautés Lipovènes vivant encore, pour l'heure, dans le delta du Danube ?
Ces populations, d'origines russes, sont issues d'un schisme orthodoxe, fuyant les persécutions religieuses elles ont trouvés refuges dans les marais de cette région et continuent à y vivre traditionnellement de la pêche, sans eau courante ni électricité. Voici donc une population européenne, fortement cimentée par un pieux christianisme, vivant en dehors des règles et des diktats de la surconsommation, en « harmonie avec son environnement » (pour parler « propre »). Et bien ces personnes sont actuellement menacées elles aussi, menacées dans leur mode de vie tout aussi respectable que celui des peuples de l'Amazone, et menacées par quoi donc ? La pollution, la déforestation, un trafic fluvial dément ... ? Non ! Du tout, mais par l'éco-tourisme ! Par la « protection » décrété de leur propre « environnement » ! Par tous les bourgeois « écologiquement corrects » qui mettent leurs pas dans les pas de papa Hulot ! Mais pourquoi s'en faire, la sauvegarde de la planète vaut mieux que le salut de quelques âmes humaines, d'ailleurs le salut n'existe pas puisque l'homme est un animal (à peine supérieur), alors l'âme ! Les indiens d'Amérique du sud eux ont le mérite de ne pas nous faire braire avec l'âme humaine, avec la personne... Ce qui plait tant à nos anthropologues qui carburent aux idéologies plutôt qu'au pétrole c'est sans doute l'aspect collectivisant de l'âme chez les peuplades qu'ils étudient, cela réconforte la nostalgie de leur idéologie soi-disant défunte.
[...]
22:25 Publié dans L'en pire écolonomique, Le démonde (nouvelles de ce monde vieux) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nicolas hulot, nicolas berdiaev, écologie, culture, christ, civilisation, rené girard, christianisme, théologie politique, bible, sacré, sacer, nu, société, écologie politique, culturisme |
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